Manoeuvres sur le marché e-recrutement

Adecco a finalisé mardi dernier le rachat de Jobpilot. Le numéro un mondial des services en ressources humaines veut devenir le leader européen de la gestion de carrières en ligne. Tour d’horizon d’un secteur en pleine mutation 

Les grandes manœuvres se succèdent sur le difficile marché de la recherche d’emploi via Internet 
Xavier Studer 

De plus en plus prisé par les internautes et les entreprises, le marché de la recherche d’emploi sur la Toile (e-recrutement) n’en est pas moins en crise. Ces derniers mois, de nombreuses bourses ont fermé leurs portes alors que d’autres ont regroupé leurs activités pour tenter d’atteindre péniblement les chiffres noirs. «L’engouement total pour le recrutement par le Net est retombé. Il y a deux ou trois ans, les spécialistes de la branche pensaient encore que ce canal était la solution à tous les problèmes», relève Daniel Held, consultant et professeur en ressources humaines. Ce temps est désormais révolu. 
Pour assurer leur survie, de nombreux portails sont à la recherche d’un bon positionnement sur un marché romand qui compte entre 300 et 700 sites, selon des chiffres récemment publiés dans une étude de la Haute école de gestion du canton de Vaud. La bataille est particulièrement rude entre les gros acteurs de la profession à la recherche d’une certaine masse critique. 

Coups de tonnerre 
Les grandes manœuvres se sont encore accélérées ces derniers mois avec le rachat de plus de 91% des actions de Jobpilot, l’un des leaders européens du recrutement en ligne, par Adecco le numéro un mondial des services en ressources humaines. Bouclée mardi 30 avril, l’OPA amicale lancée sur la société sise à Bad Hombourg, près de Francfort, va permettre au groupe de renforcer sa visibilité sur Internet, dans le but de créer «un leader européen de gestion de carrière en ligne», selon un récent communiqué. 
Déjà très présent sur le Web, notamment par Idealjob.ch, le groupe prévoit d’utiliser Jobpilot comme une marque forte. Dans le même temps, cette société va profiter des compétences en matière de recrutement propres à Adecco tandis qu’Idealjob se fondra dans Jobpilot. Les sites des autres marques d’Adecco continueront à exister de leur côté, explique en substance Davide Villa, membre fondateur d’Idealjob. 
Grâce à cette union, la multinationale veut créer une division spécifique au marché de l’Internet. C’est dire si elle considère ce secteur comme stratégique. Mais avant tout, le géant du recrutement veut donner de la valeur ajoutée et ne se contentera pas de mettre simplement en ligne des curriculum vitae (CV). «On va offrir une palette de prestations aux entreprises qui pourront choisir jusqu’où elles sont prêtes à payer», dévoile François Vassard, responsable de la communication. Le but est par exemple de se charger d’un premier contact téléphonique ou de recevoir le candidat, selon les vœux de l’employeur. 
Quelques mois plus tôt, un autre coup de tonnerre ébranlait le monde d’Internet romand: Monster.com annonçait l’ouverture de son portail en Suisse après avoir absorbé Jobline.ch. Comme cette filiale du géant américain des ressources humaines TMP Worldwide ne cache pas qu’elle est bénéficiaire sur le plan mondial, son irruption a mis la branche en ébullition. Il faut dire que Monster.ch ne manque pas de souffle: «Notre logo est agressif et on a des ambitions. Dans tous les pays où nous sommes venus, nous avons pris la place de leader. Nous avons le même objectif en Suisse», lance Pierre-Igor Cusnir, directeur commercial du site helvétique. 
Ne possédant pas de véritable réseau d’agences, cet objectif peut sembler un peu prétentieux. Mais le leader mondial du recrutement en ligne ne se laisse pas démonter: «Idealjob est loin d’être le numéro un en Suisse romande, alors que cette société, via Adecco, possède une importante infrastructure commerciale derrière elle», rétorque le directeur commercial de Monster.ch. 
Pourtant confronté à un contexte économique tendu, Monster.ch veut être rentable d’ici à la fin de l’année. Pour y parvenir, le site suisse a renoncé pour l’instant à de dispendieuses campagnes publicitaires et préfère construire son édifice pierre après pierre, notamment par des partenariats ciblés sur Internet. Monster.ch compte aussi sur les fortes synergies qui existent avec les sites européens opérant sous le même label: le portail à croix blanche profite non seulement du savoir-faire technique des sites français et allemands, mais table surtout sur son immense réservoir de candidats répartis dans le monde entier. 

Rude marché 
Cet argument ne fait pas mouche au sein de la profession. «Le problème des grandes sociétés est qu’elles ont ouvert des succursales un peu partout dans le monde sans se soucier du caractère régional du recrutement», objecte Wouter van der Lelij, fondateur de la genevoise Jobup. «Or, dans 99% des cas, une entreprise cherche à recevoir des dossiers régionaux, sauf pour les cadres supérieurs, ce qui est une autre histoire…», martèle cet entrepreneur fier d’être dans les chiffres noirs. 
Cette vision est partagée par Marc Hitz, fondateur du méta moteur Portailemploi.ch, qui évoque le sombre destin de Stepstone.ch, filiale du portail lancé en Norvège en 1996. Arrivée sur le marché suisse au début 2001, cette bourse jetait l’éponge une année après, redirigeant actuellement les internautes suisses sur son site allemand. 
Outre le contexte économique, plusieurs observateurs évoquent encore les particularités helvétiques pour expliquer les difficultés de la branche. «C’est un marché petit et rude qui nécessite d’importants investissements. Il n’est pas forcément intéressant pour les grands groupes internationaux», souligne Christiane Morize chargée de la communication et du marketing de Swissclick, le portail possédant Jobclick. Même son de cloche du côté de JobScout24, anciennement Humanline, et allié depuis peu avec Topjobs. Directeur du marketing, Frank Gerber estime également que les nouveaux arrivés auront de la peine à faire leur nid sur un marché où certaines sociétés sont implantées depuis cinq ans. 
Dans ces conditions, d’aucuns s’accordent à dire que seuls deux ou trois grandes bourses de même que les agences de placement survivront à terme sur le marché suisse. A côté de ces poids lourds, de plus petits portails spécialisés sur certaines carrières ou régionalement devraient également tirer leur épingle du jeu. Cette analyse ne fait toutefois pas l’unanimité. Marc Hitz, par exemple, n’y croit pas. Selon le responsable du projet Portailemploi.ch, il faut peut-être comparer le marché Internet de l’emploi à celui de l’immobilier. A l’image de ce dernier, et «compte tenu de la richesse de la branche, de nombreux sites devraient continuer à cohabiter les uns à côté des autres», prédit-il. Une chose est sûre, c’est le marché qui tranchera. 

Les multiples facettes des sites Web 

Xavier Studer 

De la rubrique spécialisée du site d’une entreprise, à la bourse de CV en ligne, au site regroupant des offres d’emploi parues dans la presse en passant par les portails des agences de placement, le monde du recrutement en ligne possède de multiples facettes. Chacune de ces catégories de sites a un rôle bien défini sur le marché: 
– Les bourses d’emploi telles que Monster ou JobScout24 offrent le type de services le plus spécifique au Web. De telles sociétés sont des intermédiaires entre une personne cherchant du travail et une société en proposant. Alors que les entreprises peuvent consulter les curriculums des candidats qui les intéressent, ces derniers prennent connaissances des offres d’emploi répertoriées par le site. Comme les sociétés qui opèrent dans ce créneau n’offrent pas les services d’une agence de placement qui reçoit et sélectionne les candidats, elles font payer les offres d’emploi et la consultation des CV. Ce secteur est l’un des plus exposés à la concurrence. 
– Certaines sociétés de placement, comme Manpower, Kelly Services ou Adecco possèdent aussi un portail Internet sur lequel les candidats peuvent placer leur CV ou consulter des offres. A la différence des simples bourses d’emploi, chaque curriculum vitae est traité par un conseiller en placement qui reçoit le candidat et le propose à un employeur s’il y a lieu. Pour de telles agences, le Web permet de recruter des profils intéressants et de recueillir à bon compte de nombreux CV. Même si cette forme de recrutement en ligne n’est pas rentable en soi, elle permet aux agences d’en retirer des bénéfices en plaçant les candidats et en empochant les commissions usuelles. 
– D’autres sites, comme Jobclick, mettent en ligne les annonces publiées dans plusieurs quotidiens. Ce type de plates-formes est le prolongement du service traditionnel proposé par les journaux, qui possèdent parfois une section directement dévolue à cet effet, comme Le Temps (letemps.ch/emploi). Si la gestion informatique du site est simple, la rentabilité de telles entités ne devrait pas poser problème pour autant que l’annonceur accepte de payer un supplément pour que son offre figure aussi sur la Toile. 
– Enfin, certaines grandes entreprises publient leurs offres sur une partie spécifique de leur plate-forme Internet. Ce procédé leur permet de glaner à bon compte de nombreux CV, très utiles pour leur service de recrutement. Dans certains cas, cela leur évite de devoir publier d’onéreuses offres d’emploi. Le revers de la médaille est que souvent submergées de CV, ces sociétés ne savent plus qu’en faire ou comment les trier.